A l'instant où elle lui ôta la tête du
corps, elle sentit le contact inconnu et enivrant de la liberté. Cet anonymat des corps, c'était le paradis soudain découvert. Avec une curieuse jouissance, elle expulsait d'elle son âme
meurtrie et trop vigilante, et elle se métamorphosait en simple corps sans mémoire ni passé, mais d'autant plus réceptif et avide. Elle caressait tendrement le visage d'Eva, tandis que le corps
sans tête se mouvait sur elle avec vigueur.
Milan Kundera, Le livre du rire et de l'oubli, 1978.
par Erell Piette
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Quand l'ange a entendu pour la première fois le rire du diable, il en a été frappé de stupeur. Ca se passait pendant un festin, la salle était
pleine de monde et les gens ont été gagnés l'un après l'autre par le rire du diable, qui est horriblement contagieux. L'ange comprenait clairement que ce rire était dirigé contre Dieu et contre
la dignité de son oeuvre. Il savait qu'il devait réagir vite, d'une manière ou d'une autre, mais il se sentait faible et sans défense. Ne pouvant rien inventer lui-même, il a singé son
adversaire. Ouvrant la bouche, il émettait des sons entrecoupés, saccadés, dans les intervalles supérieures de son registre vocal ( c'est un peu le même son que font entendre, dans une rue d'une
ville de la côte, Michèle et Gabrielle), mais en leur donnant un sens opposé : tandis que le rire du diable désignait l'absurdité des choses, l'ange voulait au contraire se réjouir que tout fût
ici-bas bien ordonné, sagement conçu, bon et plein de sens.
Ainsi l'ange et le diable se faisaient face et, se montrant leur bouche ouverte, émettaient à peu près les mêmes sons, mais chacun exprimait par
sa clameur des choses absolument contraires. Et le diable regardait rire l'ange, et il riait d'autant plus, d'autant mieux et d'autant plus franchement que l'ange qui riait était infiniment
comique.
Un rire ridicule, c'est la débâcle. Pourtant, les anges ont quand même obtenu un résultat. Ils nous ont trompés avec une imposture sémantique.
Pour désigner leur imitation du rire et le rire originel (celui du diable) il n'y a qu'un seul mot. Aujourd'hui on ne se rend même plus compte que la même manifestation extérieure recouvre deux
attitudes absolument opposées. Il y a deux rires et nous n'avons pas de mots pour les distinguer.
Milan Kundera, Le livre du rire et de l'oubli, 1978.
par Erell Piette
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