Il ne faut pas décrire la sexualité comme une poussée rétive, étrangère par nature et indocile par nécessité à un pouvoir , qui, de son côté, s'épuise à la soumettre et
souvent échoue à la maîtriser entièrement. Elle apparait plutôt comme un point de passage particulièrement dense pour les relations de pouvoir : entre homme et femme, entre jeunes et
vieux, entre parents et progéniture, entre éducateurs et élèves, entre prêtres et laïcs, entre une administration et une population. Dans les relations de pouvoir, la sexualité n'est pas l'élément
le plus sourd, mais un de ceux, plutôt, qui est doté d'une plus grande instrumentalité : utilisable pour le plus grand nombre de manoeuvres, et pouvant servir de point d'appui, de charnière, aux
stratégies les plus variées.
Il n'y a pas une stratégie unique, globale, valant pour toute la société et portant de façon uniforme sur toutes les manifestations du sexe : l'idée par exemple, qu'on a souvent
cherché, à travers différents moyens, à réduire tout le sexe à sa fonction reproductrice, à sa fonction hétérosexuelle et adulte, et à sa légitimité matrimoniale, ne rend pas compte, sans doute,
des multiples objectifs visés, des multiples moyens mis en oeuvre dans les politiques sexuelles qui ont concerné les deux sexes, les différents âges, les diverses classes sociales.
En première approche, il semble qu'on puisse distinguer, à partir du 17ème siècle, quatre grands ensembles stratégiques, qui développent à propos du sexe des dispositifs spécifiques de
savoir et de pouvoir. Ils ne sont pas nés tout d'une pièce à ce moment-là ; mais ils ont pris alors une cohérence, ils ont atteint dans l'ordre du pouvoir une efficacité, dans l'ordre du savoir une
productivité qui permettent de les décrire dans leur relative autonomie.
Hystérisation du corps de la femme : triple processus par lequel le corps de la femme a été analysé - qualifié et disqualifié - comme corps intégralement saturé de
sexualité : par lequel ce corps a été intégré, sous l'effet d'une pathologie qui lui serait intrinsèque, au champ des pratiques médicales ; par lequel enfin il a été mis en communication organique
avec le corps social ( dont il doit assurer la fécondité réglée), l'espace familial (dont il doit être un élément substantiel et fonctionnel) et la vie des enfants (qu'il produit et qu'il doit
garantir, par une responsabilité biologico-morale qui dure tout au long de l'éducation) : la mère, avec son image en négatif qui est la "femme nerveuse", constitue la forme la plus visible de cette
hystérisation.
Michel Foucault, Histoire de la sexualité 1, La volonté de savoir. 1976, Gallimard.